von Truculent
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LA NAISSANCE DE PANTAGRUEL.
C’est à l’âge de quatre cent quatre-vingt-quarante et quatre ans que Gargantua eut un fils nommé Pantagruel.
Cet enfant vint au monde une année où la sécheresse fut si grande dans tout le pays d’Afrique que durant trente-six mois, trois semaines, quatre jours et treize heures, il n’était tombé nulle goutte de pluie, et la chaleur du soleil était telle que toute la terre en était desséchée et aride.
Or, un fameux jour, comme on venait de faire prières et processions pour demander à Dieu un peu d’eau, celle-ci vint enfin, sortant de terre, ce qui fit dire aux gens savants qu’elle était pluie des antipodes, mais, en cela, ils se trompaient, car, une fois la procession finie, quand on voulut recueillir cette eau pour en boire à pleins gobelets, il se trouva qu’elle était vraie saumure, plus salée encore que l’eau de mer.
Et comme Pantagruel naquit en ce jour, son père lui donna ce nom : Panta voulant dire, en grec, « tout » et Gruel en langue arabe, signifiant « altéré ». Au moment de sa naissance, en effet, le monde entier était altéré, mais en outre, son père voyait prophétiquement en lui le dominateur des altérés.
Tandis que Pantagruel venait en ce monde, sa mère, Badebec, s’en allait dans l’autre, et Gargantua, de ce fait, se trouva bien ébahi et perplexe, ne sachant que dire ni en quelle contenance se tenir.
Devait-il pleurer de la mort de sa femme, ou rire de la naissance de son fils ? D’un côté comme de l’autre, il avait des arguments sophistiques qui le suffoquaient, car il ne les pouvait résoudre. Et il se trouvait aussi gêné, aussi empêtré dans ses raisonnements qu’une souris prise au piège, ou un oiseau de proie attrapé au lacet.
« Pleurerai-je ? se demandait-il. Oui, car ma tant bonne femme est morte, et elle était la meilleure, la plus douce, la plus ceci, la plus cela qui fût au monde.
« Jamais je n’en retrouverai une pareille, et jamais je ne la reverrai. C’est une perte inestimable.
« Ô mon Dieu ! Qu’ai-je donc fait pour être ainsi puni ? Que ne suis-je mort le premier, puisque vivre sans elle me semble impossible !
« Et toi, pauvre Pantagruel, pauvre agnelet, pauvre peton, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice ! »
Et Gargantua, ce disant ces mots, pleurait comme une vache, mais tout soudain riait comme un veau, car il venait de penser à Pantagruel.
« Mon petit enfant, mon fils, disait-il alors, que tu es joli et que je loue Dieu de m’avoir donné un tant beau garçon, si joyeux, si riant, si charmant.
« Ho, ho, ho, que je suis aise ! Buvons, oublions toute mélancolie et qu’on apporte du meilleur, que l’on rince les verres, mette la nappe, chasse les chiens, souffle le feu, allume la chandelle, ferme cette porte, renvoie les pauvres en leur donnant ce qu’ils demandent, et me baille un pourpoint en reprenant ma robe pour que je puisse mieux festoyer. »
À ce moment, Gargantua entendit les litanies des prêtres qui accompagnaient sa femme que l’on portait en terre et sentit renaître son chagrin.
Mais il n’y voulut point céder.
« Seigneur, dit-il, faut-il donc que je m’attriste encore ? Je ne suis plus jeune, et dans ces temps dangereux je risque ainsi d’attraper de mauvaises fièvres.
« Foi de gentilhomme, mieux vaut pleurer moins et boire davantage.
« Ma femme est morte, mes pleurs ne la ressusciteront point. Elle est sûrement au paradis : ainsi elle est plus heureuse qu’ici-bas. Elle prie Dieu pour nous.
« Donc, que les sages femmes - si l’on en trouve ici - s’en aillent à l’enterrement.
« Pour moi, je bercerai mon fils. D’ailleurs, je me sens aussi fort altéré et crains d’en tomber malade. Il me faut boire sans plus attendre. »
Ainsi fit-il.
François RABELAIS

| Freigabe | 19. Mai 2008 | ||||||||||||||
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